La civilisation urbaine vietnamienne et la « conduite des conduites »

La croissance urbaine au Vietnam, parce qu’elle est le moteur de l’économie, s’accompagne de nouveaux enjeux qui questionnent les modes de gouvernement et les rapports entretenus entre les différents acteurs de la production urbaine. État néo-communiste, le Vietnam a abandonné la dictature du prolétariat pour se tourner vers le marché globalisé capitaliste. Néanmoins, l’étude de la rationalité du pouvoir et des techniques de gouverne de l’État-parti donne à voir une continuité que le Đổi mới de 1986 et le programme de civilisation urbaine confirment.
Ruelle quartier résidentielle Thọ à Hà Nội.
Ruelle quartier résidentielle Thọ à Hà Nội. On peut lire sur le panneau en haut : « le quartier résidentiel Thọ est solidaire dans la construction de la vie culturelle » et sur la banderole récente : « Le quartier résidentiel Thọ est solidai © Crédit : Đào Thị Tạo‎

La croissance urbaine au Vietnam, parce qu’elle est le moteur de l’économie, s’accompagne de nouveaux enjeux qui questionnent les modes de gouvernement et les rapports entretenus entre les différents acteurs de la production urbaine. État néo-communiste, le Vietnam a abandonné la dictature du prolétariat pour se tourner vers le marché globalisé capitaliste. Néanmoins, l’étude de la rationalité du pouvoir et des techniques de gouverne de l’État-parti donne à voir une continuité que le Đổi mới de 1986 et le programme de civilisation urbaine confirment.

Le Đổi mới se caractérise par l’intégration du Việt Nam dans les circuits de commerce internationaux, par la construction d’infrastructures routières et touristiques, par la diversification agricole, la libéralisation du marché foncier, etc. Néanmoins, le pays souscrit toujours au centralisme démocratique, le multipartisme n’est pas une option et l’État décide seul des politiques publiques en plus de contrôler strictement les investissements. Le marxisme-léninisme, qui a fait ses preuves en termes de mobilisation et contrôle des masses, reste encore aujourd’hui le cadre idéologique de l’action de l’État-parti et continue de borner l’espace politique des relations entre les populations et leurs structures d’encadrement. Après avoir passé 58 ans au service du parti et 30 de l’armée, le général Trần Độ, s’exprimant au sujet de la nécessité de redresser le pays en instaurant un régime démocratique, affirmait :

« Les tenants du pouvoir ont besoin d’une idéologie qui doit garantir le pouvoir, sa stabilité et son renforcement. Elle condamne toute déviance, toute critique et toute opposition. Cette idéologie n’a que faire des doctrines, des théories voire des morales, pourvu qu’elle garantisse l’existence et les forces du pouvoir. Sa subsistance devient l’unique critère de référence, de principe ou de morale. C’est pourquoi elle se permet de mentir, de tromper, de réprimer et de terroriser pour subsister et renforcer son pouvoir ».

Plus récemment encore, des voix dissidentes se font de plus en plus entendre et certains intellectuels appellent régulièrement à un second Đổi mới comme l’économiste Lê Đăng Doanh qui insiste sur la nécessité de « rafraîchir le parti ».

Pourtant, si « recourir à l’immuable afin de faire face à la transition » reste le mot d’ordre du régime, c’est précisément parce que l’Etat-parti n’entend pas abandonner son rôle de guide et de père de la nation. Prenant acte de sa perte progressive de légitimité et de l’augmentation des actes de défiance à son égard, l’Etat-parti vietnamien porte depuis les années 1990 un nouveau projet de modernité et de société : la « civilisation urbaine ».

Qu’il s’agisse de faire émerger un homme nouveau ou d’ériger de puissantes métropoles habitées par des urbains civilisés, le processus reste autoritaire et arrimé à une logique hégémonique. Car c’est précisément de ce projet que dépend la légitimité et donc la pérennité du pouvoir. La capacité des autorités à entendre la « demande de normalité » des citoyens, la place laissée au compromis, à la négociation et aux arrangements à toutes les échelles (à l’intérieur de l’appareil administratif mais aussi entre l’État et les populations) donnent à voir un autoritarisme mou, à géométrie variable.

Depuis l’ouverture du pays à l’économie de marché à la fin des années 1980, la ville, qui abritait autrefois la bourgeoisie compradore, devient le moteur de l’économie qu’il convient alors de défendre en tant qu’idéologie (36% d’urbains en 2020). Ainsi, progressivement, elle devient un des leviers conférant plus d’épaisseur aux discours des responsables politiques sur les efforts menés par le parti pour faire du Việt Nam une République dotée d’une « économie forte, d’une société équitable et civilisée » (slogan de propagande du Parti communiste vietnamien - PCV). Les discours et slogans utilisés tentent le plus possible d’associer et d’articuler le paternalisme du parti à la nouvelle idéologie urbaine qui serait source de richesse, de modernité et de civilisation.

L’Etat-parti vietnamien met donc un point d’honneur à expliquer sa démarche développementaliste, quitte à balayer les anciens référents politiques et le but maximaliste de la révolution. Ainsi, de la même manière que le pouvoir ne parle plus de « dictature du prolétariat » mais plutôt de l’union du peuple tout entier (toàn dân), dans le domaine urbain et sociétal, les termes de civilisation urbaine (văn minh đô thị, văn minh est dérivé du chinois wenming (文明)) et d’urbain civilisé ont remplacés les références à l’homme nouveau. Le concept de civilisation urbaine proposé en 1983, a d’abord été appliqué à Hà Nội avant de s’étendre à tout le pays et a connu un regain d’intérêt lors de la célébration des 1000 ans de Thăng Long (皇城昇龍). La résolution 8 de 1983 stipule que « la capitale de Hà Nội doit être construite pour devenir une ville exemplaire du socialisme du Việt Nam, un lieu basé sur le cheminement révolutionnaire de tout le pays ». Dans la résolution 15 de 2000, sont ajoutés des termes comme « élégant », « moderne », « identité » et « centre des héros ». Le concept de civilisation urbaine s’inscrit donc parfaitement dans la continuité de la gouvernabilité virtuocratique (Susan L. Shrik, 1982) qu’on observe autant en Chine qu’au Việt Nam.

Selon cette acception de la civilisation urbaine, l’apparence de la ville reflète la situation de tout le pays et les actions de sa communauté ; c’est une vitrine. Un urbain civilisé est un individu éduqué qui se gouverne pour le bien de la société et non pour lui seul. Dans la ville civilisée, les citadins sont « diplômés », « bien éduqués », maitrisent le verbe et sont « modernes ». Chacun est alors appelé à œuvrer pour le bien des autres citadins, pour le respect de l’environnement et bien sûr pour le respect de l’héritage révolutionnaire. La civilisation urbaine est donc liée à la célébration de la grandeur du pays et de son histoire patriotique, révolutionnaire et nationaliste en faisant notamment explicitement référence au cadre collectiviste.

Le programme de civilisation urbaine, déployé timidement jusqu’à la fin des années 1980, participe, à partir des années 1990, d’une nouvelle rationalité politique destinée à gouverner et discipliner les masses dans un contexte général marqué par une atomisation de la société. Ainsi, le terme de civilisation urbaine opère sur un double plan. Premièrement il agit comme un processus de légitimation des autorités politiques. Secondairement, la civilisation urbaine renvoie à un corpus injonctif ainsi qu’à la redéfinition d’une nouvelle norme autoritaire imposée par le haut aux populations. Marqueur d’un rapport de domination, la civilisation entend promouvoir les individus et les territoires à des niveaux supérieurs d’organisation tout en lissant les rapports entre individus et en homogénéisant le plus possible la société afin de créer artificiellement des correspondances entre société et idéologie. Ces injonctions normatives qui définissent le cadre moral du quotidien participe d’une forme de contrôle des citadins qui en retour, par leur comportement normé et plus ou moins dominé, valident ce processus de contrôle. Un des objectifs de la civilisation urbaine, par sa capacité à déployer un régime de mœurs au sens de Norbert Elias, est de faire émerger une classe urbaine aux « bonnes mœurs », c’est-à-dire une classe dominant l’espace géographique national (supériorité de la ville sur les campagnes) ainsi que l’espace social (citadin civilisé, poli, courtois et éduqué contre campagnard et migrant rustre, peu éduqué et peu intégré aux nouveaux territoires de la modernisation en cours).

Néanmoins, il convient d’intégrer les « intérêts spécifiques à obéir » (Max Weber) dans l’analyse de la domination de sujets considérés souvent à tort comme dociles et passifs. Il importe aussi de remettre au centre du débat la façon dont les différents acteurs inventent une manière de cheminer, de se faufiler entre les injonctions normatives, les obligations légales et leurs intérêts particuliers. Le tout donnant à voir des pratiques quotidiennes marquées par l’innovation et la créativité (la « ruse » de Michel de Certeau) qui viennent moduler la lecture basée sur un simple rapport de commandement-obéissance. C’est en filigrane, la subalternité, telle que développée par James Scott (2009), qui ouvre en effet la perspective de l’expérience politique en soulignant que la politique ne se réduit pas aux activités déclarées politiques ou aux activités publiques des dominés.

Enfin, la civilisation urbaine questionne aussi la gouvernementalité à l’œuvre. Le sujet mérite en effet d’être abordé, notamment dans le contexte de néo-libéralisation de l’économie de la région sud-est asiatique et de ses têtes de pont de la mondialisation capitaliste : les métropoles.  Le concept de gouvernementalité défini par Michel Foucault a été pensé pour être appliqué à des sociétés modernes occidentales, mais comme le montrent plusieurs études sur la gouvernementalité socialiste néo-libérale chinoise, ce concept peut s’articuler dans des contextes non-libéraux. La transition du « plan » vers le « marché » s’accompagne en effet de changements significatifs dans la manière dont la pratique et les objets de gouvernement sont compris, calculés et normés. Cette transition entraîne l’émergence d’une forme socialiste néo-libérale hybride de rationalité politique[1].  Des franges importantes de la société sont alors la cible de programme de promotion de l’amélioration des sujets qui favorisent l’émergence d’une conscience de leurs propres conduites par le biais de mesures coercitives et autoritaires.

Yves Duchère       
ATER en géographie de l'Asie du Sud-Est
 
[1] Lire le résumé de Duchère (Y.), 2019, Hà Nội et sa région. Une géographie du compromis en régime autoritaire, Les Indes Savantes, 238 p.

Légende de l'image : Ruelle quartier résidentielle Thọ à Hà Nội.Crédit : Đào Thị Tạo
On peut lire sur le panneau en haut : « le quartier résidentiel Thọ est solidaire dans la construction de la vie culturelle » et sur la banderole récente : « Le quartier résidentiel Thọ est solidaire dans la construction de la ville civilisée ».

Bibliographie
  • Boutonnet (T.), “From local control to globalized citizenship: the civilizing concept of Wenming in official chinese thetoric”, in: in Corrado Neri & Florent Villard (Dir.), Global Fences: Literatures, Limits, Borders, Lyon, I.E.T.T., 2011, pp.79- 103.
  • Certeau de (M.), 1990, L’invention du quotidien. Arts de faire, Gallimard, Paris, 352 p.
  • Duchère (Y.), 2019, Hà Nội et sa région. Une géographie du compromis en régime autoritaire, Les Indes Savantes, 238 p.
  • Elias (N.), 2003, La civilisation des mœurs, Pocket, Agora, 512 p.
  • Gagnon (C.), 2009, La gouvernementalité chinoise : l’avénement d’une rationalité politique socialiste néo-libérale et l’instauration d’une forme de « gouvernance autoritaire » dans l’exercice du gouvernement en Chine contemporaine, Mémoire de Master présenté à l’Université de Montréal sous la direction de Bernard Bernier, 178 p.
  • He, (S.J.), Wu (F.L.), 2009, « China’s Emerging Neoliberal Urbanism: Perspectives from Urban Redevelopment », Antipode, 41, pp. 282–304.
  • Scott (J.C), 2009, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Éditions Amsterdam, 270 p.
  • Shrik (S. L), 1982, Competitive comrades: career incentives and student strategies in China, Berkeley and Los Angeles: University of California Press, 231 p.
  • Trần Độ, 1999, « Một cái nhìn trả lại. Bút ký » [Regard retrospectif. Mémoires], Diễn đàn, n° 81, pp. 18-22.