​Compte-rendu de la Journée d'études internationale "Les cinémas berbères : de la méconnaissance aux festivals nationaux. Comparaisons africaines"

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Compte-rendu de la  Journée d'études internationale
Les cinémas berbères : de la méconnaissance aux festivals nationaux. Comparaisons africaines


19 octobre 2016
INALCO, 2 rue de Lille, Paris
 
Le 19 octobre 2016 s’est tenue à l’Inalco une journée d’étude sur le cinéma amazigh organisée par le Lacnad. Cette journée qui se voulait une réflexion sur les récentes évolutions du film en langues berbères a rassemblé des chercheurs universitaires de divers pays (France, Canada, Algérie, Maroc). La discussion sur l’existence du « cinéma amazigh » a fait ressortir un large éventail de positionnements par rapport à la définition de cinéma en tant que production « de qualité » (les films « grand écran ») et/ou production incluant également les « genres populaires » (comédies, policiers, farces, séries ...), et en tant qu’activité culturelle et/ou industrielle axée sur le marché. Si les films « grand écran » sont relativement peu nombreux, les centaines de films « low cost » en tachlehyit et taqbaylit montrent le développement d’une véritable industrie médiatique qui se rapproche de celles sub-sahariennes dites Nollywhood (nigériane) et Ghallywood (ghanéenne) répondant aux désirs et aux atteintes des secteurs locaux. Les questions sur l’existence du cinéma berbère s’entremêlent aux approches et aux valuations des aspects techniques de la caméra et de la narration, de la langue et du « style » des acteurs, ainsi que de la réponse des publics locaux et internationaux, des moyens de financement et de l’institutionnalisation par les festivals et les prix. Le rapport entre cinéma et littérature a également été analysé dans l’influence de - et l’invention créative sur - la mémoire orale et les textes écrits, mettant en évidence l’intertextualité des médias et des langues de ce que l’on peut nommer « l’espace littéraire berbère » (Merolla 1995, 2006). Finalement, il ressort de cette journée que l’enracinement des films berbères dans la « campagne et/ou montagne » et les « petites villes » est l’expression d’une narration identitaire qui prend une forme specifique par rapport à l’imbrication entre espaces urbains et cinémas africains et internationaux.

Dans la matinée, cinq communications ont été présentées. Frédérique Devaux de l’université d’Aix-Marseille a fait une présentation de son ouvrage De la  naissance du cinéma kabyle au cinéma amazigh édité en 2016 chez l’Harmattan. Répondant à des questions aussi cruciales que celle de l’existence du cinéma amazigh, elle considère qu’il est plus prudent de parler de films en kabyle que de cinéma kabyle car ce dernier suppose l’existence d’une industrie et d’une culture du cinéma absentes pour le moment en Kabylie. Le film kabyle, défini par ce qu’elle appelle l’esprit kabyle, existe aujourd’hui sous forme d’auto-productions et d’oeuvres qui ont bénéficié d’un soutien financier. L’intervenante note que les jeunes cinéastes produisent des films qui ne sont pas encore à la hauteur de l’écriture et de la qualité cinématographique de leurs aînés (Bouguermouh, Meddour).

La communication de Daniela Merolla, organisatrice de la journée, a porté sur le rapport entre espace et cinéma dans le monde berbère et en Afrique. Rappelant que le développement du cinéma y est fortement lié à l’urbanisation, elle considère la spécificité du cinéma amazigh, dans lequel le village et la montagne sont des espaces signifiants : en reproduisant le discours social de la communauté auxquelles les films s’adressent, ils constituent le lieu où se cristallise le sentiment identitaire ; ceci expliquerait au moins en partie la prégnance de l’espace rural. Cependant, les villes « petites et moyennes » jouent un rôle pour l’identité des personnages (Adios Carmen, La Maison Jaune, Tihiya) et constituent une « modernité » localisée. La transition de la campagne cultivée vers l’espace urbain ainsi delimité se fait « en douceur » par la continuité linguistique et les relations d’échange économique et technologique.

Amar Ameziane, membre du comité d’organisation de la journée, a axé son intervention sur les rapports entre le cinéma et la littérature kabyle. Partant du constat que les formes esthétiques traditionnelles (contes, chants, légendes) sont mobilisées de manière visible par les cinéastes, l’intervenant a d’abord souligné la dimension identitaire du signifiant traditionnel : faire des films sur la Kabylie, c’est inéluctablement montrer ses spécificités (géographiques, culturelles, politiques). Le cinéma en kabyle constribue ainsi à rendre visible la culture kabyle par le biais de l’image. En se nourissant des formes littéraires traditionnelles, le cinéma les transforme, à l’instar de M yimezran (Mimezran), l’exemple d’une oeuvre cinématographique construite à partir de motifs du conte kabyle traditionnel et qui s’apparente à un conte cinématographique. Le cinéma en kabyle, note l’intervenant, opère une rupture importante : il montre par l’image ce que la littérature traditionnelle s’efforce de cacher. Ainsi, le film Macahu souligne la portée tragique de certaines traditions.
Brahim Hasnaouy, chercheur à l’Ircam, est intervenu sur le cinéma amazigh au Maroc. Il note que le film amazigh est marqué à sa naissance, à la fin des années 1980, par une longue phase “d’affirmation de soi et de militantisme”. Malgré le manque de moyens et de formation chez les cinéastes, des films amateurs comme Bu tfunast (1993) ont marqué le public et ont imposé la langue amazighe dans le cinéma. L’intervenant note par ailleurs la prolifération, dans les centres urbains, de films vidéos dont les sujets comiques ont vite assuré le succès.  Le bavardage de ces films, leur manque d’authenticité et leur dimension foklorisante contrastent avec la qualité de certains films de haute facture, et beaucoup moins nombreux, comme Aγerrabu (le navire) du cinéaste rifain Bayedou.

Kamal Nait-Zerrad, membre du comité d’organisation de la journée, a focalisé son intervention sur les productions filmiques en kabyle grâce au relevé et à la typologie effectués de l’importance, au moins numérique, de ces productions et donc dressant un premier panorama des productions existantes. Il s’agit de doublages de films d’animation, de films policiers, de comédies, et de films religieux entre autres. Ces productions filmiques sont le faits des maisons d’édition ancrées en Kabylie à l’image de Studio Double Voice dont le sérieux a attiré le soutien et le parainage de certaines associations (ex. Tiregwa).

Dans l’après-midi, Hélène Claudot-Hawad, CNRS/Aix-en-Marseille, a abordé la question de la diffusion et de la réception du film amazigh à travers le festival Issn’Ourgh et son impact sur les rapports interdialectaux. Le Festival Issn’Ourgh, domicilié au Maroc, est progressivement passé du local à l’inter-régional en accueillant des films de divers parlers. L’impact de ce passage n’est pas négligeable, note l’intervenante, car même si le problème de l’intercompréhension interdialectale s’est indéniablement posé, le festival permet de montrer l’existence d’un fond amazigh commun et renforcer le sentiment identitaire pan-berbère. Le passage du festival du national à l’international, en invitant des cinéastes du monde notamment en provenance de minorités, sert à “ramener le problème des berbères à ceux des autres minorités”. Hélène Claudot-Hawad appelle les cinéastes à investir l’imaginaire amazigh et favoriser une créativité à partir de soi.

Salima Tenfiche, de l’université Paris Diderot, a analysé le film La Colline Oubliée de Bouguermouh qu’elle qualifie de “pastorale berbère aux accents rhomériens”. Partant de l’ambivalence de la lecture cinématographique, l’intervenante soutient que le récit va au-delà de la dimension folklorique pour atteindre la dénonciation implicite de la société, de son emprise sur les individus. Cette critique cryptée est mise en oeuvre par des procédés comme les jeux de référence, la mise en abyme, ou encore le dédoublement des personnages, et par le développement d’une esthétique à la croisée de la poésie bucolique, de la tradition orale des isefra (poèmes berbères), et des fables sentimentales cinématographiques.

L’intervention de Said Adel, doctorant à l’EHESS, a porté sur la langue kabyle au cinéma. L’auteur a analysé la place de la langue kabyle dans les productions filmiques en Algérie. Pour des raisons  idéologiques, elle fut quasi absente dans les films algériens de l’indépendance jusqu’aux années 1990. Décrivant les différentes manières par lesquelles elle a été portée à l’écran, l’auteur conclue qu’elle est passée du mutisme au bavardage. A l’exception des quelques films qu’on peut qualifier d’oeuvres cinématographiques, les films vidéos, en nette prolifération, confinent la langue kabyle dans ce que l’auteur appelle le bavardage.

L’intervention de Latifa Lafer, de l’université Paris 8, a porté sur les trois films fondateurs du cinéma en kabyle (La colline oubliée, Machaho et la Montagne de Baya) dont elle a examiné les thèmes et les esthétiques. L’intervenante considère que la langue ne définit pas à elle seule le cinéma amazigh. Il faut, selon elle, lui adjoindre des éléments aussi importants que le rapport à la terre dont le cinéma d’expression amazigh apporte une autre représentation, différente de celle véhiculée par le film algérien : il s’agit de l’enracinement dans la terre et la quête des origines. C’est ce qui explique le fait que les films fondateurs mobilisent entre autre la cosmogonie berbère à la fois comme motifs thématiques et esthétiques.

Les nouvelles technologies se sont invitées à cette journée. En effet, Boussad Berrichi de l’université d’Ottawa (Canada) est intervenu par Skype pour aborder la question de l’adaptation du roman au cinéma. L’adaptation cinématographique étant une transposition-recréation à travers un médium différent qui est celui de l’image, cette communication a fait le tour du jeu intratextuel entre les texts et les images à partir des couvertures des livres et des affiches des films. Revenant sur les différentes adaptations dont les romans de Mammeri ont fait l’objet, l’intervenant a insisté sur la place inexistante de la langue kabyle dans plusieurs de ces adaptations à l’exception de la Tawrirt Ittwattun - La Colline oubliée.

Au volet théorique de la journée d’étude s’est adjoint un volet pratique incarné par la présence de Benmohamed et de Tahar Yami, venus témoigner de leur expérience et de leur lien avec le cinéma berbère. Benmohamed est revenu sur sa participation dans différents films algériens (de Fawzi Sahraoui, de Mohamed Ifticen ou encore dans La légende de Tiklat de Meddour) en composant des chansons. Mais c’est surtout sa participation au film Lalla Fadhma n Summer de Belkacem Hadjadj qui la plus importante puisque c’est lui qui a écrit les dialogues du films. Benmohamed a ainsi essayé d’écrire à la manière des anciens, insistant sur la difficulté d’écrire dans “la langue kabyle du 19ème siècle”. Les contraintes du scénario l’ont obligé, dit le poète, à s’autocensurer.

Tahar Yami de son côté est revenu en homme de terrain (titulaire d’une licence d’études cinématographiques, il a créé le Ciné-Club à la Maison de la Culture de Tizi-Ouzou) sur des aspects pratiques. Il réfute la thèse de l’existence d’un cinéma kabyle et d’un cinéma algérien car, soutient-il, le cinéma est une culture qui n’existe pas en Algérie : il n’existe aucune formation  à la cinéphilie, le public n’a pas l’habitude d’aller voir des films...Regarder des films, note-t-il, fait partie d’une culture cinématographique inexistante en Algérie.

La journée s’est terminée avec la conviction de tous les participants de la nécessité de prolonger la réflexion sur la thématique.
[A. Ameziane et D. Merolla]
 
Programme
Journée d'études internationale
Les cinémas berbères : de la méconnaissance aux festivals nationaux. Comparaisons africaines.
19 octobre 2016
INALCO, 2 rue de Lille, ParisSalon
 
9h00-9h30 : Enregistrement et Ouverture
9h30-10h00 :  Frédérique Devaux, Université d’Aix-Marseille. Propos sur le cinéma kabyle
10h00-10h30 : Daniela Merolla, INALCO, Paris. Cinéma amazigh et comparaisons africaines
10h30-11h00 : Amar Ameziane, INALCO, Paris. Cinéma et littérature kabyles : ruptures ou continuités?
11h00-12h30  Pause
11h30-12h00 : Brahim Hasnaouy, IRCAM, Rabat. Le film marocain d’expression amazighe : De la confirmation de soi au pluralisme artistique et culturel
12h00-12h30 : Kamal Naït-Zerrad, INALCO, Paris. Les productions filmiques en Kabyle
12h30-14h00 Déjeuner
14h00-14h30 : Hélène Claudot-Hawad, CNRS/Université Aix-Marseille. Faire voyager les parlers régionaux : film amazigh et ouverture à la pluralité dialectale (l'exemple du festival Issni n' Ourgh d'Agadir)
14h30-15h00 : Salima Tenfiche, Université Paris 7 Denis Diderot. La Colline Oubliée, une pastorale berbère aux accents rohmeriens
15h00-15h30 : Saïd Adel, EHESS, Paris. La langue Kabyle au cinéma, du mutisme au bavardage
15h30-16h00 : Pause
16h00-16h30 : Latéfa Lafer, Université Paris 8. Les films fondateurs du cinéma amazigh en Algérie Thèmes et esthétiques d’une revendication sociale et politique
16h30-17h00 : Boussad Berrichi, Université d’Ottawa (Canada). Adaptation d’un roman au cinéma. Comparaison transversale et transculturelle
17h00-17h30 : La réalisation cinématographique : rencontres
17h30-18h00 : Discussion et conclusions - Rafraîchissements

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